Elle courait. Un pas n'attendait pas l'autre. Cynthia dévalait les rues de Montréal à toute vitesse. Du bas d'une côte, on aurait pu croire qu'elle déboulait. Le temps jouait contre l'adolescente. Tout en se dirigeant en trombe vers Alexandre, elle se remémorait les événements de la veille.
Dans un élan de nostalgie, la jeune fille avait désiré revoir la maison de son enfance, située à la campagne. Cependant, Cynthia ne s'était pas voilé les yeux : elle avait grandi sans faire de bruit, avec la peur constante de déranger. Les décombres de sa mémoire croulaient sous le poids de son adolescence difficile. Ayant toujours rêvé de s'évader, Cynthia était partie habiter en ville dès sa dix-septième année. Sa mère s'était remariée entre-temps et avait déserté. Son père, lui, avait toujours brillé par son absence. Chaque fois qu'elle le pouvait, Cynthia brulait son portrait de famille dans une petite cuillère, faisant de la cocaïne sa seule héroïne. Ce bout de femme perdue avait monté les marches vers la pièce ou, autrefois, elle aimait se recueillir. En ouvrant la porte, elle s'était heurtée à une mallette au sol. Curieuse, cette dernière l'avait ouverte, pensant retrouver à l'intérieur de vieilles photographies, d'anciens journaux ou alors des lettres. Le souffle coupé, Cynthia y avait découvert 200 000 dollars.
De retour à Montréal, elle avait reçu un coup de téléphone. La voix à l'autre bout du fil lui avait lancé un ultimatum. L'information qui lui avait été donnée terrifiait par sa clarté : elle devait se présenter à vingt-deux heures au 1524 rue Sainte-Catherine, ou Alexandre mourrait. À ce moment-là, il ne lui restait que quelques minutes. Déjà, en 2003, le temps semblait l'ennemi premier de la planète.
Cynthia observait la bâtisse, hésitante. L'immeuble immense évoquait une ancienne puissance écrasée par le temps. Les murs de celle-ci s'effritaient au passage d'un doigt et les tuiles sur le toit, fatiguées de couvrir un tel délabrement, s'évadaient au moindre coup de vent, opportunistes. Seule, Cynthia pénétra néanmoins les lieux, et vit, attaché à une chaise, celui qu'elle recherchait : Alexandre. Un homme se tenait à côté de lui, un fusil à la main. À la vue de la jeune femme, ce dernier braqua son arme contre les tempes de son otage. Effrayée, Cynthia vida le contenu du sac qu'elle tenait à la main sur le sol. Satisfait, l'étranger s'échappa avec 200 000 dollars en poche.
Trois mois plus tard
Alexandre avait quitté Cynthia, sans explication, sans larmes. Assise dans le métro, une âme solitaire esquissait le monde. Dans sa tête, des images morbides se dessinaient, s'entaillaient, se découpaient. Par la fenêtre, elle observait les gens, s'amusant à les détester. Les pensées de Cynthia furent interrompues lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur l'homme qui avait brisé son c½ur. Il riait dans le wagon voisin avec l'individu qui, autrefois, avait pointé le canon de son arme sur lui.
Les portes du chemin de fer souterrain s'ouvrirent et Cynthia se mit à courir. Elle se jura de ne jamais s'arrêter.